Taizé, ou la dérive cuménique
Frère Roger, fondateur et prieur de la communauté
cuménique de Taizé, vient de se faire assassiner à 90 ans, dans l'église de la
Réconciliation de sa communauté, devant plus de 2.000 personnes. Au-delà de l'horreur
de ce drame incompréhensible, c'est l'occasion de réfléchir sur la mission et la
signification de cette uvre.
Voici ce que dit l'Encyclopédie de l'Agora sur
"frère Roger de Taizé":
"1940: Un jeune Suisse de 25 ans, dont la mère
est dorigine française, décide daller partager en France le sort de ce pays
occupé. "De Genève, je suis parti à bicyclette pour la France, cherchant une
maison où prier, où accueillir et où il y aurait un jour cette vie de
communauté." Cest à Taizé, un petit village de Bourgogne où les habitants
laccueillent chaleureusement, quil choisit de vivre. "Dans ma jeunesse,
jétais étonné de voir des Chrétiens qui, tout en se référant à un Dieu
damour, perdaient tant dénergies à justifier des oppositions. Et je me
disais: pour communiquer le Christ, y a-t-il réalité plus transparente quune vie
donnée, où jour après jour la réconciliation saccomplit dans le concret? Alors
jai pensé quil était essentiel de créer une communauté avec des hommes
décidés à donner toute leur vie et qui cherchent à se réconcilier toujours." Au
fil des ans se développe la communauté de Taizé. Des compagnons se joignent à frère
Roger: la communauté se compose à lheure actuelle de frères venant dune
trentaine de nations et qui sont catholiques ou de diverses origines évangéliques. La
communauté naccepte pour elle-même aucun don. Les frères gagnent leur vie par
leur travail. Leurs héritages personnels, ils les donnent aux plus démunis.
"Une des pures joies dEvangile est
davancer encore et toujours vers une simplicité du cur qui entraîne à une
simplicité de vie" (frère Roger).
"Réconciliation: cest lessence de
Taizé. Les milliers de jeunes du monde entier qui déferlent à Taizé "avec la
régularité des vagues" depuis plusieurs décennies sont de toutes sortes de
dénominations religieuses. Peu importe, ils trouvent à Taizé ce quils viennent y
chercher: un accueil respectueux de leurs croyances et cette prière en commun très
simple et très rythmée qui les unit les uns aux autres. "Parmi eux, des jeunes
orthodoxes de Russie, dUkraine, etc. Comme tous, ils attendent dêtre aimés.
Ils savent quils viennent de pays éprouvés, qui connaissent encore des tensions.
Pourtant, ils sont porteurs de trésors dhumanité, nous avons à apprendre
deux. "
"Bien avant la chute du mur de Berlin, les frères
de Taizé allaient discrètement dans les pays de lEst rencontrer des jeunes.
Doù le contact privilégié de Taizé avec lEurope de lEst.
"Pour les jeunes, nous souhaitons être avant tout
des hommes découte, jamais des maîtres spirituels. Avec eux, nous voudrions aller
aux sources de la confiance de la foi, en particulier à travers lirremplaçable
prière commune qui, par sa beauté, vient toucher le fond de lâme."
Le Frère Roger, d'origine Protestante, trouvait
intolérables les divisions entre Chrétiens, et a toujours cherché ardemment à les
réconcilier. C'est un noble objectif, qui devrait être aussi celui de tous les
Chrétiens. Il ne s'agit donc pas de remettre en cause ce désir de réconciliation, mais
plutôt d'examiner les moyens de cette réconciliation, et de juger si les moyens choisis
par le fondateur de Taizé ont produit un fruit durable qui glorifie réellement le
Seigneur et Sa Parole.
Le Concile de Vatican II avait laissé espérer à
beaucoup de Catholiques progressistes que l'Eglise s'engagerait enfin dans des réformes
nécessaires. Mais cette réforme s'est arrêtée net en chemin. Les traditionalistes ont
repris de dessus.
Taizé fut, dans les années 60-70, le moteur de
l'cuménisme Protestant. Mais quels ont été les fruits de cet cuménisme? La
communauté de Taizé est très vite devenue de plus en plus Catholique. L'identité
protestante de ses fondateurs a été complètement effacée. La critique théologique
constructive, à la lumière de la Parole, a complètement disparu, laissant la place à
une conformité de plus en plus évidente avec les doctrines de Rome. Au point que
beaucoup de Catholiques réformateurs et de Protestants ont fini par se détourner de
Taizé.
Quelques années avant sa mort, le Frère Roger avait
choisi son successeur, le Frère Aloÿs, un Catholique qui, à 51 ans, reprend aujourd'hui
la direction de Taizé. La boucle est bouclée. Taizé est revenu dans le sein de
l'Eglise. Même si la communauté reste un lieu de relative liberté dans l'Eglise, un
lieu qui attire chaque année des milliers de jeunes de l'Europe et du monde entier, sa
mission de réconciliation nous semble avoir échoué, dans la mesure ou cette
réconciliation s'identifie de plus en plus à une invitation (respectueuse et
non-dogmatique) à rejoindre l'Eglise de Rome.
Le Frère Roger était un grand ami du Pape Jean-Paul
II, qui s'était rendu plusieurs fois à Taizé. Le Pape ne pouvait qu'être ravi de
l'évolution théologique de la communauté! Chaque année, le Frère Roger était reçu
en audience privée au Vatican. Il a été le premier à recevoir la communion des mains
du Cardinal Ratzinger, lors de la cérémonie funèbre honorant le Pape décédé, ce qui
a profondément choqué beaucoup de Protestants. Mais ils savaient déjà que Frère Roger
n'avait plus rien de Protestant, qu'il s'était déjà converti au Catholicisme, et qu'il
n'était plus qu'une belle vitrine au service d'un faux cuménisme contrôlé par
Rome.
Il est clair que les milliers de pèlerins qui
fréquentent chaque année Taizé, notamment les jeunes, ont le sentiment d'y vivre des
moments très forts, dans les rencontres entre membres de différentes églises, la
prière libre, et la simplicité d'une communion où chacun se sent accepté tel qu'il
est.
Ce sont là des éléments positifs qu'il ne faut pas
négliger. Mais la véritable communion fraternelle, au sein du Corps de Christ, ne peut
se nouer, et perdurer, que dans une recherche ardente de la Vérité. C'est quand des
Chrétiens recherchent ensemble la Vérité de la Parole de Dieu que le Saint-Esprit
accomplit une uvre profonde dans les curs, pour cimenter l'union du Corps dans
une unité qui n'est pas que de façade, mais qui s'enracine dans la connaissance du
Seigneur et de Sa Parole.
Pour n'avoir pas été ancré dans la Parole,
l'cuménisme de Taizé ne pouvait que dériver vers une reprise en main par Rome.
C'est une grande leçon pour tous les Chrétiens évangéliques qui cherchent un
rapprochement avec les Catholiques. Si ce rapprochement ne se fait pas sur la base d'une
étude sérieuse et sans préjugés de la Parole de Dieu, il s'enlisera dans un marais
théologique d'où l'on ne sort plus, ou finira par retomber sous la coupe de Rome. La
séduction qu'exerce de cette Eglise est trop forte. Il est impossible d'y échapper si
l'on n'est pas enraciné dans la Parole de Dieu!
L'Eglise Catholique, l'Histoire l'a prouvé, ne
changera jamais dans ses doctrines, pour les aligner sur l'enseignement de la Bible. Chez
elle, la Tradition primera toujours sur la Bible. Il est donc illusoire d'essayer de la
faire changer. Tout ce qu'il est possible de faire, si nous sommes affermis dans la Parole
et conduits par le Saint-Esprit, c'est partager la Parole avec des Catholiques en
recherche sincère de la Vérité, en laissant le Saint-Esprit accomplir son uvre
dans les curs.
Nous avons recueilli certains textes écrits par le
frère Roger, en y ajoutant notre commentaire personnel.
Voici ce qu'il écrivait, déjà en 1970, dans
"Lutte et contemplation". C'est nous qui avons souligné certains passages.
"Dans le cheminement cuménique, la
conspiration du silence maintenue autour du ministère du pape n'a-t-elle pas en partie
gelé un processus? L'cuménisme pourra-t-il se débloquer sans en appeler à un
ministère pastoral d'unanimité, au plan universel? Et cela de manière bien concrète,
parce que nous sommes des hommes avec des oreilles pour entendre et des yeux pour voir.
Un homme du nom de Jean m'a fait avancer dans cette
perspective. Par son ministère, Jean XXIII m'a ouvert les yeux à cette voie
d'universalité. Contemporains de ce témoin du Christ, nous demeurons interpellés par
lui.
Lors du dernier entretien que j'ai eu avec Jean XXIII,
peu de temps avant sa mort, j'ai saisi que son ministère prophétique avait été refusé
et que, par là, une heure de l'cuménisme avait été manquée. Il avait renversé
la situation de Contre-Réforme, entre autres en affirmant publiquement: "Nous ne
voulons pas faire de procès historique, nous ne chercherons pas qui a eu tort et qui a eu
raison". Il avait pris de grands risques. Au concile Vatican II, contre l'avis de
beaucoup, il n'avait pas hésité à inviter des non-catholiques. Il avait demandé pardon
pour le passé. Il était prêt à aller très loin. J'ai compris sa peine de n'avoir pas
reçu de réponse de la part des non-catholiques, si ce n'est des paroles d'amabilité.
Lors de cette dernière conversation avec lui, j'ai compris qu'un prophète avait été
rejeté, que les oreilles s'étaient bouchées. L'cuménisme dès lors s'enlisait
dans une voie de parallélisme, les confessions poursuivaient leurs routes séparées,
dans une simple coexistence pacifique, sans plus.?
Si chaque communauté locale suppose un pasteur pour
stimuler la communion entre ceux qui toujours se dispersent, comment espérer une
communion visible entre tous les Chrétiens à travers la terre sans un pasteur universel?
Non pas à la tête (la tête de l'Eglise c'est le Christ), mais au cur.
Pasteur universel, l'évêque de Rome nous
entraîne-t-il vers une Eglise de communion, ne s'appuyant pas sur les puissances
économiques ou politiques? Si oui, alors ce pasteur, porté par son Eglise locale, va
compter très fort pour promouvoir une communion entre tous.
Que demander à ce pasteur, appelé à être un évêque pauvre, si ce n'est d'expliciter
pour chaque génération les sources de la foi, et d'inviter en peu de mots les
Chrétiens, comme aussi beaucoup d'hommes au-delà des frontières de l'Eglise, à lutter
contre l'oppression et l'injustice?
Certes l'évêque de Rome est chargé d'un énorme
poids d'histoire qui laisse encore mal transparaître la spécificité de sa vocation. Il
est appelé aujourd'hui à se dégager des pressions locales pour être le plus universel
possible, pour être libre de professer des intuitions prophétiques, pour être libre
aussi d'exercer une pastorale cuménique en activant la communion entre toutes les
Eglises, en interpellant même celles qui refusent son ministère.
La responsabilité du "serviteur des serviteurs de
Dieu", non seulement pour les catholiques mais aussi pour les non-catholiques, n'est
elle pas en un mot de confirmer ses frères pour qu'ils vivent d'une même foi, d'une
même pensée? "Pierre, confirme tes frères".
Voilà de belles paroles, mais parfaitement creuses.
L'accent est mis sur la nécessité d'un "pasteur" universel, pour réunir ceux
qui ont "tendance à se disperser". Pas un mot sur la nécessité pour tous les
pasteurs d'affermir le troupeau de Dieu dans la Vérité de la Parole du Seigneur, seule
condition pour que la vie de Christ puisse se répandre dans son Corps! Lutter contre
l'oppression et l'injustice ne suffit pas! La meilleure manière de "confirmer les
frères", pour un pasteur, est de les conduire dans la perfection de Christ
(Ephésiens 4), en leur enseignant une vérité pure, sans rien ajouter ni retrancher à
la parole du Seigneur.
En tout cas, dès 1970, le Frère Roger était acquis
à l'idée de la primauté du "ministère de pasteur universel" du Pape de Rome!
Quand Jean-Paul II a visité Taizé, le 5 octobre 1986,
voici un extrait de ce qu'il a déclaré:
"Dans vos journées, le labeur, le repos, la
prière, tout est vivifié par la Parole de Dieu qui sempare de vous, vous garde
petits, cest-à-dire enfants du Père céleste, frères et serviteurs de tous dans
la joie des Béatitudes.
Je ne loublie pas: dans sa vocation unique,
originale et même, en un certain sens, provisoire, votre communauté peut susciter
létonnement et rencontrer lincompréhension et le soupçon. Mais à cause de
votre passion pour la réconciliation des Chrétiens en une communion plénière, à cause
de votre amour de lEglise, vous saurez continuer, jen suis sûr, à être
disponibles à la volonté du Seigneur. Ecoutant les critiques ou les suggestions des
Chrétiens des différentes Eglises et communautés chrétiennes pour en retenir ce qui
est bon, restant en dialogue avec tous, mais nhésitant pas à exprimer vos attentes
et vos projets, vous ne décevrez pas les jeunes, et vous contribuerez à ce que ne se
relâche jamais leffort voulu par le Christ pour parvenir à retrouver lunité
visible de son Corps, dans la pleine communion dune même foi. Vous savez combien,
pour ma part, je considère lcuménisme comme une nécessité qui
mincombe, une priorité pastorale dans mon ministère pour lequel je compte sur
votre prière.
En voulant être vous-mêmes une "parabole de
communauté", vous aiderez tous ceux que vous rencontrez à être fidèles à leur
appartenance ecclésiale qui est le fruit de leur éducation et de leur choix de
conscience, mais aussi à entrer toujours plus profondément dans le mystère de communion
quest lÉglise dans le dessein de Dieu.
Par le Don quil fait à son Eglise, le Christ
libère en effet en chaque Chrétien les forces de lamour et lui donne un cur
universel dartisan de justice et de paix, capable dunir à la contemplation
une lutte évangélique pour la libération intégrale de lhomme, de tout homme et
de tout lhomme"
Apportez votre soutien confiant aux ministres de
lEglise; ils sont vos serviteurs au nom de Jésus, et à ce titre vous avez besoin
deux. LEglise a besoin de votre présence et de votre participation. Si vous
vous tenez à lintérieur de lEglise, vous serez certes parfois heurtés par
des divisions, des tensions internes et les misères de ses membres, mais vous recevrez du
Christ, qui en est la tête, sa Parole de vérité, sa propre Vie, le Souffle de
lamour qui vous permettra de laimer fidèlement et de réussir votre vie en la
risquant dans un joyeux don pour les autres."
Voilà encore de fort belles paroles, très
séduisantes, propres à toucher les émotions de ceux qui ne prennent pas la peine de
comparer les paroles aux actes!
"L'unité visible" du Corps de Christ, dans
la pensée du Pape, ne se conçoit pas en dehors de l'Eglise de Rome. Les vrais
"ministres de l'Eglise", pour lui, sont les prêtres, les évêques et le Pape.
C'était effectivement la priorité de son ministère. Il faut qu'il réunisse toutes les
églises chrétiennes dans une unité visible, sous la houlette de Rome. Sans cela,
l'Antichrist ne pourra se manifester.
Tandis que, dans la pensée du Seigneur, l'unité
spirituelle de Son Corps, l'Eglise "invisible" est déjà acquise par la foi en
Christ et la nouvelle naissance, puis elle s'approfondit par la révélation de la Parole
de Dieu, dans la Vérité. C'est cette révélation toujours plus profonde de la Parole de
Dieu qui permet une réelle communion dans la Vérité, entre tous les enfants de Dieu.
D'ailleurs, peut-on être un véritable enfant de Dieu, donc un enfant de la Vérité,
sans avoir un amour total, absolu, constant, sans compromis, pour la Vérité?
Le Pape avait dit aussi que Taizé devait "aider
les Chrétiens de différentes églises à être fidèles à leur appartenance
ecclésiale, qui est le fruit de leur éducation et de leur choix de conscience." Une
telle déclaration est un non-sens! Nous ne devons pas aider les Chrétiens à être
fidèles à leur dénomination, surtout quand celle-ci est aussi infidèle que l'Eglise
Catholique! Mais nous devons les aider à connaître la Vérité, pour sortir de toutes
leurs erreurs et ignorances! Voilà le travail d'un vrai pasteur! Voilà la vraie manière
de "confirmer les brebis"!
La théologie du Frère Roger était assez
universaliste, et il croyait en un salut universel de tous les hommes, par le sacrifice de
Jésus. Voici ce qu'il a écrit (Document Taizé intitulé "Devons-nous regretter nos
péchés?")
"Dans le Nouveau Testament, le péché originel
devient un concept plus explicite. Pour lapôtre Paul, Adam représente
lunité du genre humain, et la faute dAdam signifie que, quant au péché, il
ny a pas de différence entre les hommes: " Tous sont soumis au péché, comme
il est écrit: Il nest pas de juste, pas un seul" (Romains 3,9-10). Mais Paul
ne sintéresse à Adam que pour proclamer le rayonnement du Christ, tout aussi
universel, sinon plus encore, que la contagion du péché: "Si, par la faute
dun seul, tous les hommes sont morts, combien plus la grâce de Dieu et le don
conféré par la grâce dun seul homme, Jésus-Christ, se sont-ils répandus à
profusion sur tous" (Romains 5,15).
Parler de péché originel est donc une manière de
dire que le salut est universel avant dêtre individuel. Le Christ nest pas
venu pour arracher quelques-uns au monde mauvais, mais pour sauver lhumanité. Tous
sont pécheurs, les mains vides devant Dieu. Mais à tous, Dieu offre le don de son amour.
" Dieu, dans le Christ, se réconciliait le monde " (2 Corinthiens 5,19). Ce que
le Christ a fait " procure à tous une justification qui donne la vie " (Romains
5,18). Personne ne peut, par ses propres forces, se soustraire aux impasses qui sont le
destin commun de tous les humains. Mais, par le Christ, lhumanité est sauvée, et
chacun peut désormais accueillir ce salut.
Cette conception d'un salut universel, "avant
d'être individuel", est très ambiguë, et se rapproche beaucoup de la conception
Catholique. La nécessité d'une repentance personnelle n'est pas soulignée, ni celle de
l'acceptation personnelle du salut.
On retrouve le style des mystiques Catholiques, qui
s'adressent à tous les hommes comme s'ils étaient tous des enfants de Dieu, déjà
sauvés. Or, si l'on est bien créé par Dieu, on ne devient Son enfant que par la
conversion à Christ. Sinon, on reste "enfant du diable"!
Dans sa lettre intitulée "La foi", le frère
Roger ajoute:
"Cet Evangile, bonne nouvelle, révèle Dieu
donnant tout: son pardon, sa vie, sa joie. Cest pourquoi le salut nest pas
réservé à ceux qui rempliraient certains critères. Il est pour les bons et les
méchants, les sages et les fous. Dieu sauve "tous ceux qui croient".
La foi serait-elle alors la condition pour recevoir ce
don de Dieu? Sil en était ainsi, ma vie, mon bonheur, mon salut dépendraient en
fin de compte de moi-même. Ce qui déciderait de tout, ce serait mon acceptation ou mon
refus. Cette idée ne correspond pas à ce que la Bible entend par la foi. La foi
nest pas un moyen dont on se sert pour obtenir quelque chose. Elle est une réalité
bien plus humble, une simple confiance toujours étonnée: sans que jaie rempli
aucune condition, Dieu me rétablit dans son amitié
Si la foi est un don de Dieu et que tous ne croient
pas, serait-ce que Dieu écarte certains? Dans le passage où Jean cite Isaïe sur
limpossibilité de croire, il transmet aussi une parole despérance de Jésus:
"Et moi, quand jaurai été élevé de la terre, jattirerai tous les
hommes à moi" (Jean 12,31). Elevé sur la croix et élevé dans la gloire de Dieu,
le Christ " attire " comme le Père "attire". Comment fait-il pour
atteindre tout être humain? Cest impossible à dire. Mais pourquoi ne pas lui faire
confiance concernant ce qui nous dépasse?
Jusquà la dernière page, lEvangile de
Jean montre la fragilité de la foi. Le doute de Thomas est devenu proverbial. Mais ce qui
est décisif, cest que, sans croire, il reste dans la communauté des croyants et,
bien sûr, ceux-ci ne le mettent pas dehors!
C'est clair! On peut "rester dans la communauté
des croyants
sans croire! "Ce qui déciderait de tout, ce serait mon
acceptation ou mon refus"! Mais oui! Ce qui décide de tout, c'est mon acceptation
personnelle de Jésus comme mon Sauveur et Seigneur! Affirmer autre chose revient à
caricaturer l'Evangile et diluer son message dans les doctrines des hommes!
Avec une telle théologie, il est évident que l'on ne
peut choquer personne, et qu'il est assez facile d'attirer les foules! Quand on proclame
la vérité sans compromis, même avec amour, les foules se font plus rares!
Dans "Les religions et l'Evangile", le Frère
Roger nous montre quelle est sa vision de "l'évangélisation":
Comme, dans chaque religion, il y va dun absolu,
et que cet absolu nest pas le même dune religion à lautre, les
religions comportent un potentiel de conflit. Faudrait-il alors, par amour pour la paix,
chercher à harmoniser les religions, retenir de chacune seulement ce avec quoi tout le
monde peut être daccord? Le souci dharmonie nest pas étranger à la
Bible: "Ayez à cur ce qui est bien devant tous les hommes" (Romains
12,17). Le dialogue inter religieux contribue à cette recherche du bien commun. Quand il
y a une confiance entre des responsables de différentes religions, ils peuvent
sopposer ensemble à la violence, aux injustices.
Mais le dialogue ne serait pas sincère sil
obligeait les partenaires à renoncer à labsolu qui caractérise les religions en
tant que telles. Pour ce qui est des Chrétiens, nous ne pouvons pas renier quau
cur de notre foi se trouve le Christ Jésus, " unique médiateur entre Dieu et
les hommes " (1 Timothée 2,5). Mais loin de nous interdire un vrai dialogue, cet
absolu nous y engage, car si Jésus est unique, cest par son humilité. Il
sest fait le serviteur de tous. Il a pris la dernière place. Cest pourquoi
nous ne pourrons jamais, en son nom, prendre les autres de haut, mais seulement les
accueillir et nous laisser accueillir par eux.
Un dialogue sincère avec les membres d'autres
religions ne peut être envisagé que sur la base de recherche de la Vérité. Il ne
s'agit nullement de "rechercher le bien commun". Si "l'absolu" d'une
religion est fondé sur le mensonge, il est de notre devoir d'aider ceux qui aiment la
Vérité à renoncer à ce mensonge, pour accepter la Vérité. Il ne s'agit pas de les
contraindre, mais de témoigner hardiment en faveur de la Vérité qui, pour nous
Chrétiens, a un nom: Jésus-Christ, et Sa Parole, La Bible! Nous ne devons pas juger
comme le font les hommes, d'une manière charnelle, et selon l'apparence, mais nous devons
juger spirituellement, annoncer la vérité et dénoncer l'erreur et le mensonge. Ceux qui
ont le cur ouvert à la Vérité écouteront, car l'Esprit de Vérité travaillera
avec nous, et avec Sa Parole, la Bible.
On le voit, les doctrines prêchées par le Frère
Roger ne pouvaient guère gêner l'Eglise Catholique! Pour prendre un autre exemple, son
enseignement sur "l'Eucharistie" est parfaitement Catholique (sans sa lettre sur
l'Eucharistie):
A la veille de mourir, Jésus a accompli un geste pour
exprimer le sens de sa vie et de sa mort. Lors dun repas de fête, il prend du pain
et le bénit en ajoutant ces mots: "Ceci est mon corps, donné pour vous." Puis
à la fin du repas, il bénit une coupe de vin en disant: "Ceci est mon sang, versé
pour vous." Les disciples ont pris ce que Jésus leur a donné et lont
consommé.
Ce geste de Jésus rend présent, avec une densité
inimaginable, le foyer brûlant de notre foi. Dans la Bible, manger le pain avec
quelquun, cest exprimer un partage de vie. Les invités assis autour de la
même table forment comme une famille, se reconnaissent comme des frères et des
surs. Mais ici, ce qui crée lunité entre les convives, cest Jésus
lui-même. Non seulement il invite à sa table et préside au repas, mais il se donne
comme laliment qui communique à tous une même Vie. "Ma chair est vraiment une
nourriture et mon sang vraiment une boisson. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure
en moi, et moi en lui" (Jean 6,55-56).
En donnant sa vie pour nous, Jésus nous offre ainsi la
possibilité dentrer dans une communion avec lui et, par conséquent, entre nous.
Si, au plan humain, la nourriture et la boisson sont assimilées par celui qui mange et
boit, par la communion au corps et au sang du Christ cest lui qui nous assimile à
lui: nous devenons ce que nous consommons, le Corps du Christ (voir 1 Corinthiens 10,17),
prolongation de la présence agissante du Christ dans le monde. LEucharistie
manifeste au plan sacramentel le sens profond de la mort et de la résurrection du Christ:
une communication de cette Vie qui consiste dans une communion avec la Source de toute vie
et qui fait de nous une seule famille, un seul corps.
Frère Roger insiste lourdement sur le fait de
"manger la chair" et "boire le sang" de Jésus, sans rappeler qu'il
s'agit d'un symbole, et non d'une réalité physique. Ce n'est pas "l'aliment qui
communique la Vie", mais la foi dans le Seigneur, ainsi que la bénédiction qui
résulte de la Cène, quand elle est prise dignement, avec un cur pur. Nous ne
devenons pas ce que nous consommons, comme il l'écrit, mais nous devenons ce que nous
croyons!
Nous aurions pu multiplier les citations. Mais celles
que nous reproduisons ici sont suffisantes pour nous montrer que la théologie de Frère
Roger est identique, dans le fond, à celle de Rome. Elle est simplement exprimée d'une
manière plus subtile et moins dogmatique. C'est aussi ce qui en fait la séduction et le
danger!
Nous ne mettons pas en doute la sincérité du Frère
Roger, ni son désir ardent de réconcilier les Chrétiens dans l'amour de Christ. Mais
nous sommes persuadés que sa tentative de réconciliation ne pouvait que reconduire à
Rome, dans la mesure où elle n'était pas enracinée dans la Parole de Dieu.
Aujourd'hui, hélas, Taizé, comme tant d'autres
centres cuméniques, n'est plus qu'un instrument à rassembler subtilement le
troupeau de Rome. Il n'est plus au service de la Vérité, à supposer qu'il l'ait jamais
été. Il illustre parfaitement la dérive inéluctable de tout cuménisme qui n'est
pas fondé sur une recherche de la Vérité dans la Parole de Dieu, la Bible.
Nous devons toutefois compter sur la grâce du
Seigneur! Il connaît tous ceux qui Lui appartiennent. Qu'Il veuille bien continuer à
éclairer tous ceux qui ont l'amour de la Vérité, pour les conduire à Jésus! |